Le crowdfunding pour financer l’économie : au-delà de l’effet de mode, des questions de fond

J’ai eu le plaisir, jeudi dernier, de présenter devant la presse les résultats de l’activité de la finance alternative pour 2017. Cette année encore, la progression de notre secteur a été très confortable, avec une croissance de 50% de l’activité, qui a atteint 940 M€ collectés. Sur ces chiffres, le financement participatif se taille la part du lion, puisqu’il représente 1/3 des fonds collectés, avec 336 M€ collectés tous métiers confondus, soit une progression de +44%. Certes, le secteur n’est plus sur des taux de croissance à 3 chiffres Mais c’est le signe d’un marché qui commence à s’installer. Et nous pouvons affirmer que le crowdfunding n’est plus un effet de mode !

Autre nouvelle dont nous sommes très fiers : WiSEED fait mieux que le marché ! Grâce à vous, nous sommes incontestablement la 1ère plateforme de crowdfunding française, en collecte annuelle 2017 et en collecte cumulée depuis la création des plateformes. Et ceci, tous segments confondus (don, prêt, equity).

Au fond, ce dont nous sommes le plus fiers, c’est que les fonds que nous avons collectés l’ont été auprès de particuliers : seulement 7% viennent d’investisseurs institutionnels ou professionnels. Sur Lendix, par exemple, le financement des projets est assuré à près de 78% par des investisseurs institutionnels privés et publics. Le pari un peu fou que Thierry Merquiol et Nicolas Sérès ont fait en 2008 est relevé : les particuliers sont prêts à financer directement, de façon accessible, transparente et traçable, les entreprises françaises, et les plus petites d’entre elles.

Au-delà des chiffres globaux, ce qui est extrêmement intéressant, ce sont les tendances de fonds qui se dégagent très clairement cette année. Ceux-ci devraient être entendus par les pouvoirs publics en cette période de préparation du projet PACTE dont l’un des objectifs est, notamment, de mieux orienter l’épargne des particuliers sur le financement des PME françaises.

Les particuliers financent en grande majorité le secteur économique

Toutes plateformes confondues, en 2017, les fonds apportés par les particuliers ont financé le secteur économique à hauteur de 261 M€, soit près de 80% du total collecté. Première idée reçue à faire donc tomber : les particuliers ne répondent pas que à une impulsion affective. Pour près de 92%, ces fonds sont fléchés vers les entreprises sous forme de prêt, d’obligation, de minibons et d’investissement. Le financement en obligation mobilise à lui seul 115 M€.

Les plateformes proposant du don avec récompense (qui est une sorte de pré-vente et permet de faire un test en grandeur réelle d’un produit ou service pour une entreprise) font le même constat : le secteur économique attire aussi les particuliers sur ce type de financement.

Les TPE/PME et ETI ont ainsi drainé 219M€ en 2017, les startups 40 M€ et les structures de l’ESS 48 m€ : voilà de quoi alimenter les réflexions des pouvoirs publics pour qui le financement de nos PME est la priorité des priorités.

Le crowdfunding s’adresse à une palette de plus en plus large de secteurs de l’économie

C’est en effet une tendance forte qui se confirme en 2017 : les différents secteurs de l’économie française considèrent de plus en plus le crowdfunding comme une source crédible et efficace pour trouver des fonds. Le secteur immobilier (au sens large) confirme sa progression et son « ancrage » dans le crowdfunding avec 32% des fonds collectés. Le secteur des commerces et services est aussi bien représenté.

Mais il faut aussi noter l’émergence du financement, par les particuliers, de l’environnement et des énergies renouvelables. C’est une tendance très positive à l’heure où la priorité est enfin donnée au financement de la transition écologique et solidaire. Le crowdfunding contribue ainsi, de façon de plus en plus significative, à l’appropriation par les citoyens des enjeux environnementaux et sociétaux.

Et là aussi, les pouvoirs publics doivent entendre ce que dit cette tendance : la dématérialisation rend accessible, transparent et traçable le financement de projets à impact positif sur l’environnement pour tous les épargnant français, qu’ils habitent en Corrèze ou dans les Hauts de France.

Soulignons également la percée du secteur de l’agriculture (au sens large) qui attire des contributeurs soucieux de l’impact des modes de production et de consommation sur leur santé et sur l’environnement : conversion à l’agriculture bio, alimentation de proximité, circuits courts ne sont plus réservés aux militants et c’est une bonne nouvelle !

Entre motivations aspirationnelles & financières, les français font preuve de raison !

Les évolutions constatées sur la typologie des modes de financement privilégiés en 2017 montrent que les contributeurs français font preuve d’une grande maturité. N’en déplaise à ceux qui jugent que les « particuliers » ne sont que dans l’affectif, ou souffrent d’une grande inculture économique, sont absolument averses au risque et sont incapables de faire des choix raisonnés et raisonnables d’allocation de leur épargne, les chiffres prouvent le contraire !

La diminution de l’investissement en capital (equity crowdfunding) de 15% (57,5 M€ collectés en 2017, contre pour 68,2 M€ en 2016) n’est pas en soi une mauvaise nouvelle. Que peut-on en dire ?

  • D’abord, il y a eu un report sensible sur des produits d’investissement moins risqués et à liquidité plus courte, comme le sont les obligations, notamment dans la promotion immobilière et les énergies renouvelables
  • Ensuite, les particuliers qui financent des startups (investissement nécessaire mais risqué et pour lequel il faut être patient), après avoir investi pendant plusieurs années, font une sorte de « pause » dans leurs investissements. Ils attendent de voir ce que ces investissements donnent, quel retour ils peuvent constater, quel bilan global (entre pertes et gains) ils font, avant de recommencer à investir. Les plateformes d’equity crowdfunding commençant à avoir un recul suffisant, elles le constatent presque toutes. Et sur WiSEED, vous êtes très nombreux à être en attente de « sorties positives » sur les startups.
barometre FPF crowdfunding 2017

Illustration via Financement Participatif France (lien)

Ces 2 phénomènes m’amènent ainsi à interpeller nos décideurs politiques, afin qu’ils ne se trompent pas de sujet :

  • En finançant des projets économiques en souscrivant des produits financiers variés, les français montrent qu’ils sont tout à fait capables de diversifier eux-mêmes leurs portefeuilles de placement et d’investissement, et donc, leur risque. Cessons donc de les assister !
  • L’aversion au risque tant évoquée pour expliquer les sommes bloquées sur des produits d’épargne réglementée n’est pas tant une aversion au risque qu’une aversion à la perte. Il faut donc concevoir des mécanismes d’amortissement de la perte sur le non côté plutôt que de pseudo-compensation du risque, qui créent des effets pervers. C’est très simple et ça existe déjà… pour les entreprises qui investissent dans le non côté : la déduction des pertes constatées de leur revenu imposable, l’année où est constatée la perte.
  • Si on veut flécher plus et mieux l’épargne des particuliers vers le financement de nos startups et nos PME, donc vers le non côté, il est prioritaire de « dérisquer » le sous-jacent plutôt que de chercher à « dérisquer » l’investissement en le masquant dans des produits collectifs mutualisés qui ne répondent pas aux attentes exprimées par les crowdfundeurs (accessibilité, transparence, traçabilité). Et là, pas tellement de mystère (mais pas des plus simples à organiser) : il faut créer les conditions et soutenir le développement des PME.

Et je m’autorise à faire tomber un dernier faux nez : ce n’est pas tellement les PME qui ne veulent pas grandir. Le « ça me suffit » évoqué par d’aucuns dissimule – en réalité – de réels freins mis par nos champions et leaders nationaux (du CAC 40 souvent) à l’accès au marché de nos jeunes entreprises innovantes et de nos PME. Les exemples sont pléthores mais je voudrais en citer un seul : celui d’une startup qui a développé et commercialise un procédé de production de chaleur à partir de biomasse.

Après plusieurs rounds d’échanges et de négociation avec un prospect, elle s’est fait doubler par un grand nom de la production de chaleur qui a cassé les prix de son offre pour emporter le marché. Est-ce normal ? Est-ce comme cela que l’on va déployer un « Plan d’Action pour la Croissance et la Transformation des Entreprises » qui donnera vraiment des résultats ?

Chers WiSEEDers, après cette plaidoirie passionnée que je porte quotidiennement auprès de nos élus et responsables politiques, je voudrais vous remercier à nouveau pour votre(vos) investissement(s) en 2017. Cette année encore, travaillons ensemble pour donner accès à tous à l’investissement dans l’économie réelle, directement, de façon transparente et traçable !

stephanieStéphanie Savel

Présidente de WiSEED

Présidente de Financement Participatif France

4 réflexions sur “Le crowdfunding pour financer l’économie : au-delà de l’effet de mode, des questions de fond

  1. Fabien Raynaud dit :

    Très belle plaidoirie Stéphanie, finement argumentée ! Fier de voir que WiSEED se positionne en tête de ce marché, et que ce sont bien les particuliers qui alimentent l’économie réelle.

    Le financement participatif, et en particulier l’equity crowdfunding, continue à se démocratiser. C’est une très bonne chose, mais il faut poursuivre les efforts. Le risque fait peur, et il faut que chacun comprenne bien qu’il ne faut investir que ce que l’on est prêt à perdre. La culture française est encore très ancrée dans la pierre (il n’y a qu’à voir le succès des campagnes de crowdfunding immobilier) ; les mentalités changent, mais il y a encore du travail à faire. Des mesures fiscales pour récompenser ce risque aideront-elles ? A voir.

    Aimé par 1 personne

  2. Edgard Thouy dit :

    Un bel article, intelligent, perspicace, mais comportant aussi une part de volonté novatrice, en opposition aux imageries toutes faites.
    Au fond, l’audace est, ou devrait être, raisonnable.
    Merci de cette réflexion de qualité. Espérons qu’elle suscite des réactions de même nature.

    Aimé par 1 personne

  3. Jérôme dit :

    De bien beaux chiffres pour un secteur qui se découvre et dont Wiseed peut s’enorgueillir de porter haut.
    Concernant la réflexion « … après avoir investi pendant plusieurs années, font une sorte de « pause » dans leurs investissements. » Inscrit depuis le printemps 2013, effectivement j’ai été dans ce cas là. Mais aussi, parce que j’attache particulièrement une attention aux projets. Je ne fais pas défiscalisation. Donc oui l’entreprise, les dirigeants, le risque, je le prends en compte.
    Et puis 2017 a signé le retour sur la plateforme, pour moi, de start-ups attirantes, portant un projet qui fait « rêver »… MakeOurEconomyGreatAgain prend tout son sens, même si c’est en anglais 😉

    Aimé par 2 personnes

    • alexandrepierrecharlesgaillard dit :

      Jérôme, ce passage de l’article m’interpelle également, mais d’une façon différente de la tienne.

      « après avoir investi pendant plusieurs années, font une sorte de « pause » dans leurs investissements. Ils attendent de voir ce que ces investissements donnent, quel retour ils peuvent constater, quel bilan global (entre pertes et gains) ils font, avant de recommencer à investir. »

      Stéphanie, je salue votre article plein d’énergie et de détermination.
      Malgré cela, n’est-ce pas là une façon de voir le verre à moitié plein alors que peut-être la dynamique s’essouffle sur ce segment de marché ? (trop d’acteurs, et peut-être pas suffisamment de bons dossiers à financer en Equity ? même si là où je suis d’accord avec Jérôme, 2017 a marqué le retour sur la plateforme projets sympa…)

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