Comment résiste le secteur des ENR en cette période inédite ?

Existe-t-il une crise plus illustratrice de « l’effet papillon » que celle que nous traversons ? Comment la présence d’un pangolin sur un marché chinois a des répercussions sur l’activité économique mondiale, et plus particulièrement toutes nos entreprises françaises. Nous vous proposons un point sur la situation dans laquelle se trouvent actuellement les entreprises du secteur des ENR, avec des informations qui proviennent des médias du secteur mais aussi des échanges avec tous les dirigeants des entreprises de ce secteur que WiSEED a financées.

Je vous parle de difficultés rencontrées, bien sûr, mais aussi de solutions trouvées et même, tout en restant réaliste sur la profondeur de la crise économique qui reste essentiellement à venir, d’opportunités qui pourraient naître de cette période difficile. L’énergie fait partie des secteurs dits « essentiels », ses entreprises n’ont donc a priori pas à arrêter leurs activités mais elles doivent être menées dans des conditions de sécurité sanitaires maximales. Pour mieux comprendre comment le secteur réagit dans le détail à la crise actuelle, je distingue trois types d’activités :

1. Les activités de production et vente d’énergie

On comprendra que le premier secteur, production et vente d’énergie, continue à disposer de chiffre d’affaires lié à la vente de l’énergie des champs photovoltaïques, éoliens, des centrales hydro ou des unités de méthanisation qui continuent à produire. Des difficultés spécifiques apparaissent néanmoins :

  • la problématique de la maintenance qui peut être difficile, notamment pour les sites occupés (les centrales en toiture par exemple),
  • celle de l’approvisionnement en matériel ou en intrants pour les unités de méthanisation qui fonctionnent avec des déchets non agricoles,
  • le ralentissement ou l’arrêt des chantiers pour les centrales en construction (tous les chantiers éoliens sont à l’arrêt en France), avec les problématiques de coûts supplémentaires à affecter (à qui ?) pour le démontage du matériel de pose, le gardiennage, etc
  • le retard sur les raccordements
  • la baisse du prix de vente de l’électricité, croisé avec la baisse du prix du pétrole qui rend aussi les ENR moins compétitives
  • l’arrêt du financement de l’investissement, qui n’est pas une priorité aujourd’hui pour les banques, et le renchérissement du financement des fonds propres lié à la hausse du « prix du risque »
  • Plus en amont le gel des permis de construire (problématique des municipales qui se rajoute), des ICPE, des autorisations administratives, la fermeture des études notariales, les huissiers qui ne se déplacent plus !

Avec leurs actifs qui tournent, les exploitants de centrales, malgré ces difficultés cumulées, disent tous ne pas être en risque, même au-delà de 4 mois. Il faut faire le dos rond, optimiser avec le bouquet « classique » de mesures (teletravail, chômage partiel, congés, garde d’enfants, report échéances emprunts, lignes BPI en garantie ou prêt, médiateur du Crédit Banque de France). De plus, elles utilisent ou vont utiliser les mesures spécifiques au secteur qui sont mises en œuvre pour les aider :

  • Prolongation des autorisations administratives, notamment environnementales qui arrivent à échéance. Globalement les délais administratifs reprendront leur cours normal 1 mois après la fin de l’état d’urgence sanitaire, fin fixée par ordonnance au 24 juin.
  • On attend un positionnement de la DGEC sur le report des dates d’achèvements avec maintien des compléments de rémunération lies aux AO CRE, comme c’est déjà le cas pour les tarifs obligation d’achat pour les centrales pv de moins de 100 kW
  • Décalage d’au moins 2 mois du calendrier des AO CRE
  • L’ADEME met en place 3 mesures : une avance de 20 % sur les aides accordées + une avance de 20% pour tout marché passé avec une entreprise + des prolongations de date de dépôt pour les appels à projet
  • Le « guide de préconisations de sécurité sanitaire », publié la semaine dernière par l’OPPBTP, permet de mieux connaitre les modalités selon lesquelles les chantiers peuvent reprendre.

De plus les entreprises trouvent des solutions, s’organisent en interne, modifient leur positionnement. Par exemple, les opérations maintenance planifiées sont repoussées, seuls les déplacements en maintenance curatives sont maintenus et la maintenance de niveau 1 est transférée à des entreprises locales, ou des exploitants agricoles voisins formés.

On note enfin une diversification vers des activités digitalisables avec le développement d’un secteur conseil BtoB, l’accentuation de la gestion digitale au sein des activités d’exploitation-maintenance pour compte propre ou compte de tiers, ou encore la création d’un secteur gestion de data pour compte de tiers sur la base d’amélioration de solutions « maisons » opérationnelles en interne.

Témoignage de A. Fresnais, dirigeant de Irisolaris (Constructeur de bâtiments photovoltaïques –  financé en 2018 sur wiseed.com) : « Nos centrales photovoltaïques produisent correctement, les maintenances curatives sont réalisées et celles qui étaient planifiées sont reculées. Les chantiers vont subir du retard du fait des délais de livraison mais aussi par l’annulation des rdv de raccordement avec le gestionnaire de réseaux. Plus en amont, les développements se poursuivent en bureau d’étude mais s’arrêtent quand il faut démarrer les démarches administratives. »

2. Les activités de prestation de service (hors BTP)

Les activités de prestation de services spécifiques aux ENR ce sont les bureaux d’étude bien sûr, les sociétés proposant des solutions d’optimisations de production-consommation d’énergie, de monitoring-contrôle à distance, d’équilibrage réseaux, de gestion de data, etc.

Ce secteur a été le premier à mettre en place le télétravail car c’est une pratique devenue courante, limitant notamment l’impact du foncier dans la location de bureaux ou permettant l’embauche de compétences rares sans déplacement géographique.

Pour ses entreprises, les difficultés ne sont pas tant d’ordre techniques que commerciales. Les commerciaux n’ont rapidement plus eu accès à leur clients privés comme publics (ou alors les clients appellent directement pour la mise en place de solutions digitales précises et sont mis en relation rapidement avec les équipes développement SI) et ont été mis au chômage partiel. Les équipes avancent sur les dossiers en commande jusqu’à un détail de rendu souvent supérieur à ce qui se faisait avant la pandémie.

  • La difficulté principalement anticipée sera une augmentation du BFR et une diminution du chiffre d’affaires le temps que l’activité commerciale reprenne. Etant donnée une faible diminution du cash burn sur les 2 premiers mois, un travail de refinancement en dette-bridge est souvent nécessaire ; ce n’est pas le plus évident car ces sociétés ne disposent pas d’actifs ; néanmoins la garantie BPI à 90 % sur les prêts bancaires débloque des situations … à condition d’être insistant pour que le dossier soit mis au-dessus de la pile qui grossit.
  • Mais la période est propice aux sollicitations commerciales entrantes pour des conseils en digitalisation renforcée des services.
  • C’est ici que l’on retrouve un nombre important de startups, qui bénéficient d’un plan d’aide de 4 Mds€ promu par le secrétariat d’Etat au numérique :
    • 80 M€, gérés par la BPI, pour financer en bridge les sociétés qui doivent repousser leurs levées de fonds propres
    • 2 Mds€, gérés par la BPI et les banques commerciales, pour des prêts en trésorerie jusqu’à 25 % du chiffre d’affaires
    • Le remboursement accéléré des CIR et crédits de TVA
    • Le versement accéléré des fonds PIA pour les lauréats
    • Le décalage jusqu’à 6 mois des échéances des avances remboursables PIA

Témoignage de Caroline Deforeit, dirigeante de SteadySun (Fournisseur de services de prévision d’énergie solaire – en collecte actuellement sur wiseed.com) : « Nous avons finalement été peu contraints sur la partie soft du fait de la digitalisation de nos prestations et de notre propre organisation qui était déjà rompue au télétravail ; ce sont les envois d’éléments hardware qui ont posé le plus de problèmes, et notamment du fait du confinement de nos clients plus que de notre propre confinement. Nous travaillons et utilisons donc la formule télétravail + chômage partiel pour les salarié-e-s qui ont des enfants. Les opportunités il y en a, notamment au niveau financier car nous pourrons assez efficacement solliciter de la dette pour anticiper la hausse de BFR à la reprise et accélérer le développement de projets ».

3. Les fabricants de matériel

Les fabricants et distributeurs de matériels sont dépendants des capacités de production des usines, de la disponibilité des moyens de transports et des entrepôts logistiques … et bien sûr des commandes clients.

L’arrêt en janvier-février de la production chinoise de panneaux, onduleurs et autres matériels (et la hausse des prix …) a perturbé les chantiers en entrée de phase de pandémie en Europe. La reprise graduelle de la production chinoise ne constitue plus la première raison d’arrêt des chantiers, mais c’est plutôt l’absence de la majorité de la chaîne de prestataires sur site qui est une contrainte. 

Dans l’éolien, la situation n’a été que décalée, avec une production essentiellement européenne du matériel qui s’arrête désormais rapidement (Vestas a fermé mardi 31 mars toutes ses usines en Espagne), en même temps que le retrait des prestataires sur sites.

Même lorsque les stocks sont encore disponibles, les installateurs font face à l’impossibilité d’aller chez le client. C’est notamment le cas pour toutes les installations chez les particuliers ou sur les bâtiments des collectivités.

Les installations de grande puissance ne peuvent pas vraiment avancer depuis la publication du « guide de préconisations de sécurité sanitaire » de l’OPPBTP car actuellement seule la CFDT l’a validé, les autres syndicats de salariés et l’ordre des architectes notamment prônent toujours le confinement.

Les installations de production chez les particuliers ou les solutions d’optimisation sont quant à elles en prise de conscience que la vente par internet est à renforcer mais aussi que des solutions partiellement ou totalement plug and play doivent être développées tout en ré-orientant les business modèles vers de la maintenance et du conseil à distance.

Témoignage de Gregory Lamotte, dirigeant de Comwatt (Concepteur et intégrateur de solutions d’autoconsommation et de pilotage d’équipements électriques – 2 collectes en 2014 et 2015 sur wiseed.com) : « Nos fournisseurs, tous européens, ne sont pas à l’arrêt ; nos difficultés d’approvisionnement proviennent des transporteurs qui nous livrent au compte-goutte et après plusieurs relances. Côté ventes, nos distributeurs sont les artisans installateurs qui n’ont plus accès aux maisons des particuliers pour leurs démarches commerciales. Nous livrons encore les commandes passées mais un creux d’activité est anticipé. Nous profitons de cette période pour former les artisans, en déployant de nouveaux outils digitaux. En effet la période nous apprend à utiliser plus de digital dans les démarches commerciales, nécessitant moins de présentiel et permettant beaucoup de pédagogie ».

Et ensuite ?

L’impact spectaculaire de la pandémie sur les émissions de CO2 est souvent cité mais la réalité sur le climat est toute autre : il faut non une année blanche d’émission pour atteindre les objectifs fixés aux accords de Paris mais une baisse continue et définitive.

Nombreux sont ceux qui appellent de leurs voeux, en sortie de cette crise sanitaire et en guise d’enseignement tiré, une relance de l’économie grâce à un vrai Green New Deal ; mais d’autres voix se font déjà entendre, comme le sauvetage de l’industrie fossile … évoqué en interlignes par le Canada et la Chine. C’est alors que les valeurs portées par WiSEED depuis ses débuts – optimisme, engagement, transparence et participation – avec le financement de projets verts et liés à l’environnement semblent plus que jamais d’actualité !

Jean-Marc CLERC

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