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Investissement en equity crowdfunding : comment « jauger » un projet (et pourquoi WiSEED n’affiche pas le montant collecté) ?

L’investissement en equity crowdfunding a beaucoup été étudié par les chercheurs. Généralement, les recherches portent sur les déterminants du succès d’une campagne ou sur les raisons ayant poussé tel ou tel investisseur à supporter un projet. Mais peu de recherches ont été faits sur l’effet « moutonnier » induit par une jauge d’investissement. Voici un article co-écrit avec Fabrice Hervé (Professeur de finance à l’Université de Bourgogne) et Armin Schwienbacher (Professeur de finance à SKEMA Business School), qui ont analysé le sujet.

Les recherches actuelles portent sur une diversité de facteurs

Maxime et Jean-Marc regardent un dossier avant mise en ligne sur WiSEED.com

Par exemple, les signaux convoyés par la qualité de l’équipe porteuse du projet en financement, par un dépôt de brevet, par la quantité de titres offerts dans le cadre d’une campagne ou encore par la taille du réseau de contacts de l’entrepreneur ont été l’objet de l’attention des chercheurs.

Pourquoi ? L’idée, très simple, est que ces signaux véhiculent une information auprès du financeur et lui permettent de se forger une opinion sur le projet en financement. In fine, ces éléments participent de sa décision d’investissement. Ce billet d’un WiSEEDer actif en témoigne bien, d’ailleurs.

Un autre signal, beaucoup plus simple à décrypter que ceux évoqués à l’instant (quoiqu’un signal indirect de la qualité du projet), est susceptible d’influencer la décision du crowdfunder : le montant déjà investi dans un projet par les autres membres de la communauté d’investisseurs. Plus un projet est soutenu financièrement, plus il continue à être soutenu.

 

Animation via Justinmind.com

Ceci est d’autant plus vrai que la collecte de financement vient d’ouvrir ; a contrario, plus on attend, moins la chance d’être financée est importante. Cet effet boule-de-neige est intéressant dès lors que l’on est sûr que les bons choix sont menés dès le début et qu’ils sont entrepris par les bons investisseurs.

Ces effets grégaires d’investissements en meute peuvent avoir la vertu d’aider un entrepreneur, mais pas toujours pour de bonnes raisons. La réussite d’une campagne de collecte peut tout simplement résulter de la simple chance : un individu s’enthousiasme sans raison valable pour un projet et les autres le suivent en pensant – à tort – qu’il a investi pour de bonnes raisons.

L’on peut aussi imaginer le contraire et penser à un projet de grande qualité qui n’est pas financé parce que les investisseurs ne se sont pas jetés dessus immédiatement. Ainsi, ce n’est pas une grande découverte pour un crowdfunder, il est complexe d’identifier le meilleur projet qui est le plus susceptible de réussir et de porter ses fruits, voire de devenir une licorne à la française !

Comprendre l’effet de la disparition de la jauge en 2014

Afin d’éviter la survenance de comportements moutonniers, WiSEED a décidé à partir d’octobre 2014 de ne plus afficher de jauge indicative du degré de financement d’un projet. Fabrice Hervé (Université de Bourgogne) et Armin Schwienbacher (SKEMA Business School) ont étudié l’influence de la disparition de cette jauge sur les décisions d’investissement de la communauté des WiSEEDers.

L’enseignement principal de leur recherche est que la suppression de cette information a permis aux investisseurs de renforcer l’effet de leur expérience en matière d’investissement. Le raisonnement mené par les deux chercheurs est le suivant…

Le biais du nombre rond

D’abord, l’on sait que les investisseurs sont sujets à des biais cognitifs, que leurs décisions ne sont pas toujours pleinement « rationnelles » au sens où elles ne sont pas la résultante d’un long calcul ou d’un long raisonnement mathématisé comme aiment à le faire les financiers.

Les gens du monde de la finance aiment la rationalité et aiment à rationaliser les choses avec des outils mathématiques compliqués. Mais, les individus ne sont pas des foudres de calcul et ils préfèrent se simplifier la vie en faisant des choix souvent très simples face à des décisions complexes.

Pourquoi ? Parce que dans la vie, il n’y a pas que des décisions financières à prendre et que le recours à un choix simplificateur permet de gagner du temps, temps que l’on va pouvoir accorder à sa famille ou à des loisirs divers et variés. Cela vaut pour toutes les catégories d’investisseurs, que ceux-ci soient des professionnels aguerris, des capital-risqueurs ou des business angels, ou qu’ils soient des investisseurs non avertis.

Les deux chercheurs ont donc étudié les investissements menés par la communauté des WiSEEDers entre 2009 et 2016. Ils ont essayé de voir si des comportements étonnants survenaient.

Leur réponse est que c’est bien le cas puisque les investisseurs ont une certaine propension à investir des montants « ronds ». Par exemple, plus de 2 000 personnes ont investi un montant de 1 000 euros dans un projet proposé par WiSEED alors que seulement 25 personnes ont investi un montant de 1 100 euros ou de 900 euros.

A priori, il n’y a pas de raison objective pour que les investisseurs aient 80 fois plus de chances d’investir 1 000 euros que 1 100 euros. Cela montre que les investisseurs sont sujets à un biais cognitif, dit biais du nombre rond : l’on préfère investir un montant rond car il est plus familier, nous rassure et cela simplifie notre choix.

L’effet de l’expérience d’investissement

C’est alors qu’intervient la seconde partie du raisonnement des chercheurs : les travaux dans le domaine de la psychologie ont montré que plus les individus se sentent en situation d’incertitude, plus ils sont soumis à des biais cognitifs. Ils interprètent la suppression de la jauge de progression de collecte d’une campagne comme un accroissement de l’incertitude.

Cette interprétation tient à l’idée que la jauge colporte de l’information sur l’appréciation du projet par la foule et aide à prendre une décision. C’est un peu comme lorsque l’on doit choisir un restaurant pour le dîner, l’on a tendance à chercher un restaurant rempli car c’est le signe qu’il est de qualité puisque plein de personnes y dînent… Vous devez vous retrouver dans cette idée, non ?

La disparition de la jauge de collecte à partir de 2014 étant une source d’incertitude, les investisseurs se retrouvent alors démunis puisqu’ils perdent un outil commode pour les guider dans leur décision. Sans outil complémentaire, ils sont alors probablement plus susceptibles de se laisser guider par une tentation simplificatrice d’investissement par un montant rond.

WiSEED a fait ce choix pour éviter les effets de polarisation sur un projet et pour traiter les entrepreneurs sur un pied d’égalité. Au vu des résultats évoqués ci-dessus, l’on pourrait être tenté de se dire que ce choix a favorisé la survenance d’un biais chez les investisseurs. Mais, c’est sans compter sur l’intelligence individuelle et collective !

La disparition de la jauge, si elle a pour effet d’accroître l’incertitude, a aussi eu pour conséquence de favoriser l’apprentissage et la réflexion chez les investisseurs : les résultats de la recherche montrent qu’en l’absence de jauge, plus un investisseur est expérimenté (c’est à-dire plus il a l’habitude d’investir chez WiSEED), plus il mène ses choix de manière raisonnée.

Les investisseurs réalisent des investissements en toute réflexion et profitent d’un effet d’expérience. La suppression de la jauge est venue favoriser l’apprentissage de l’investissement et renforcer le poids de l’expérience des investisseurs. A défaut d’utiliser la jauge comme signal indirect, les investisseurs doivent se fier à leur propre jugement et expérience.

Conclusion : c’est en investissant plus souvent que l’on devient un investisseur plus averti !

L’avis de WiSEED sur ces résultats

La collaboration avec des chercheurs est bénéfique pour les entreprises (Financement Participatif France y souscrit d’ailleurs avec la création du comité scientifique sous la houlette de Benoit Granger), et elle est trop souvent décriée comme chronophage ou inutile par celles qui n’en comprennent pas l’intérêt. Les résultats des Professeurs Hervé et Schwienbacher sont très intéressants pour mieux comprendre le comportement des investisseurs sur WiSEED…

Mais pas uniquement sur WiSEED ! En pleine levée de fonds chez un confrère (qui a désormais réorienté ses activités), un entrepreneur se confiait récemment quant à son expérience de financement participatif :

« …se rajoute au mauvais timing de lancement le fait que nous avons démarré notre campagne de crowdfunding avec une jauge d’investissements à 0 – quand il est vivement conseillé d’avoir au préalable agrégé quelques dizaines de milliers d’euros auprès de business angels pour afficher une première dynamique dès le début de la collecte. Concrètement, au lancement, il faut que la jauge d’investissements affiche au moins 30% du montant recherché. Le message passé […] est désastreux : 5 600 euros investis en un mois et demi, c’est quoi ce canard boiteux ?« 

Il s’agit du comportement moutonnier (désolé pour ce terme à connotation péjorative) que nous cherchons à minimiser, et qui nous a mené à ne plus afficher de barre de progression de collecte. Il est vrai que nos confrères affichent presque tous une jauge de collecte ; alors pourquoi ne devrions-nous pas le faire ?

C’est une réflexion à mener, mais elle n’est pas prioritaire en ce moment. Conformément aux résultats de Hervé et Schwienbacher, nous souhaitons plutôt favoriser l’apprentissage et l’acquisition d’expérience par les investisseurs. C’est pour cela que nous n’avons pas prévu, pour le moment, de remettre une jauge.

Les collectes se passent très bien telles qu’elles sont affichées et nos investisseurs comprennent la justification que nous leurs donnons. Les montants sont régulièrement donnés sur les sections « commentaires » et « news » des projets sur WiSEED, ainsi que sur les réseaux sociaux.

Un exemple :

Cet exemple de Gulplug, dont la collecte s’est finalement clôturée à 474 300 €, illustre le fait que nous n’avons aucun souci avec l’affichage de la progression ; nous recommandons d’ailleurs aux porteurs de projet de toujours bien communiquer.

Mais nous préférons que cette communication soit à l’initiative de WiSEED et des entrepreneurs, car une jauge vide fera toujours peur !

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Merci pour vos commentaires.

Yannig Roth

Directeur Marketing & Communication

WiSEED

PS : La référence de l’article est Hervé, F. & Schwienbacher, A. (2018). Round-Number Bias in Investment: Evidence from Equity Crowdfunding. Finance, vol. 39,(1), 71-105. Il est disponible sur demande auprès des auteurs (fabrice.herve@u-bourgogne.fr & armin.schwienbacher@skema.edu).

PPS : Félicitations à Elodie Manthé, qui a initié ce projet de recherche avec Fabrice et Armin lorsqu’elle travaillait encore chez WiSEED, et qui a récemment soutenu avec succès sa thèse de doctorat intitulée Analyse du comportement d’investissement en equity crowdfunding : une approche par la valeur consommateur.

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