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Sauter en parachute ou investir dans une startup : comment appréhendons-nous le risque ?

Préféreriez-vous sauter en parachute maintenant en échange de 1 000 € ou gagner 200 € tout de suite ? Certains rêvent de sauter en parachute et trouveraient que c’est une bonne occasion, d’autres, au contraire, pensent aux centaines de mètres de vide et trouvent que ce n’est pas cher payé pour sauter.

Alors, risque ou opportunité ?

Nick Charter, Petter Johansson et Lars Hall ont publié un article en 2011 dans Frontiers in Psychology qui nous donne une piste de réflexion intéressante quant à notre appréciation du risque.

En effet, lorsque l’on parle de capital-risque, on comprend bien ce qu’est le capital, mais quid du risque ?  Êtes-vous prêt à risquer de perdre 2 000 € par an pour financer des startups ? Non ? C’est pourtant la mise moyenne d’un adulte sur deux en France dans les jeux de hasard (voir ici). De plus, le risque est une notion relative : si mon capital s’élève à plusieurs millions d’euros, le risque de perte est tout relatif.

Alors comment décidons-nous que c’est « sûr » ou du moins « sécurisé » ? Comment choisissons-nous d’investir dans des obligations d’Etat ou dans des hedge funds ?

Il y a en réalité plusieurs dimensions qui entrent dans notre perception du risque [Slovic, 1987] : le degré de connaissance, le sentiment de contrôle, la nouveauté de la situation, etc. Et selon la perception du risque auquel on fait face, notre prise de décision varie. Mais notre environnement compte également : la façon dont le risque est présenté (comme un pari, un investissement ou un dilemme assurantiel) nous influence énormément (voir le petit exemple en introduction).

D’autre part, nos choix dits « risqués » varient énormément du fait, non seulement de la façon dont ils sont présentés, mais également en fonction des autres choix disponibles. Les gens privilégieront l’option qui est présentée comme « par défaut ». Par exemple, la plupart des entreprises offrent désormais une mutuelle à leurs salariés, il vous suffit de signer votre accord. Avez-vous fait la démarche de comparer rationnellement d’autres offres et de choisir la plus optimale  pour vous, au regard de vos besoins  ?

Les auteurs tentent dans cet article de proposer une alternative aux modèles de calcul des préférences de risques. Ils constatent que, d’une part, nous sommes influencés par les autres :  si tous mes amis investissent dans des hedges funds, il y a de fortes chances que je finisse par le faire aussi. C’est ce qu’on appelle le comportement d’imitation ou le biais de conformité que l’on peut également observer chez les abeilles [Whiten et al., 2004; Raafat et al., 2009]. D’autre part, nous reproduisons notre comportement passé. Si j’ai déjà investi dans une startup et que je sais comment cela se passe, il est fort probable que je recommence (idem si j’ai l’habitude de jouer aux jeux de hasard), sans remettre en question le choix d’avoir investi la première fois. Appeler « choice blindness » (littéralement l’aveuglement du choix), ce biais a été mis en exergue lors de nombreuses expériences [voir Johansson et al., 2005] au cours desquelles un individu doit faire un choix. On le modifie à son insu avant de lui demander de justifier son choix. Non seulement une grande partie de ces individus pensent avoir effectivement fait ce choix, mais en plus cela oriente leurs choix futurs. En résumé, les individus n’ont pas de préférences stables, a fortiori vis-à-vis du risque.

Dan Ariely, un économiste comportemental, conclut : le biais de conformité ou les facteurs infimes qui nous influencent ne peuvent pas seuls être à l’origine de notre stratégie de décision et de notre perception du risque. Ceci étant, ces facteurs, lorsqu’ils sont maintenus au cours du temps et de nos trajectoires de décisions, finissent par créer une forme de « cohérence arbitraire ». Notre stratégie face au risque s’en trouve remodelée et notre volonté de trouver un sens à nos décisions finit par nous convaincre de notre autonomie et de notre rationalité. En d’autres termes, nous observons nos décisions passées, nous calculons l’utilité qui va compenser, peut-être, la prise de risque (relative, nous l’avons vu), puis nous prenons une décision. Le tout en oubliant que ce processus de décision découle peut-être d’une première décision erronée, non rationnelle et influencée.

La conclusion des auteurs est que c’est le processus de prise de décision qui façonne les préférences des individus et non les préférences des individus qui induisent telle ou telle prise de décision. Finalement la préférence de risque ne dépend pas que de nos choix rationnels, mais également de nos amis, de nos perceptions et de la façon dont on nous pose le problème.


Élodie MANTHÉ
Responsable Développement 
Île-de-France et Ouest

 

Pour en savoir plus :

Ariely, D (2008). Predictably Irrational. New York, NY: Harper Collins.

Ariely, D., and Norton, M. I. (2008). How actions create – not just reveal – preferences. Trends Cogn. Sci. 12.

Lichtenstein, S., and Slovic, P. (2006). The Construction of Preference: an overview. New York, NY: Cambridge University Press.

Slovic, P. (1987). Perception of risk. Science 236, 280-285.

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